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Interview : Juifs marocains et monarchie, diaspora de confession juive... Mehdi Boudra dit tout

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La diaspora marocaine de confession juive installée aux États-Unis a rendu un vibrant  hommage  aux trois Rois, feu Mohammed V, feu Hassan II et SM le Roi Mohammed VI pour leurs actions en faveur de la coexistance entre les religions. Avec El Mehdi Boudra, fondateur de l’association Mimouna consacrée à l’héritage juif marocain et au dialogue interculturel, nous décryptons la présence de cette diaspora aux États-Unis, ses rapports avec les trois Souverains et d’autres questions liées à la question juive au Maroc. Entretien. 

2M.ma: En plus des juifs vivant au Maroc, les membres de diaspora  marocaine de confession juive résident un peu partout au monde. A-t-on des estimations sur leur nombre, notamment dans de grands pays comme les États-Unis ?

E.B: Il n’y malheureusement pas de chiffres précis et officiels, mais selon les estimations dont je dispose, il y a entre 900 000 et un million juifs marocains partout au monde. Aux États-Unis nous avons à peu près 80 000 juifs marocains et quelque 45 000 autres au Canada à titre d’exemple.

Il faut noter que la plupart des juifs d’origine marocaine résidant à l’étranger n’ont pas la nationalité marocaine puisque leurs parents sont partis trop tôt et en raison des complications que suscite la procédure pour demander la nationalité.

2M.ma: Quel est l’apport de cette diaspora sur le Maroc, tenant compte de sa place dans les institutions politiques, économiques et culturelles des pays de résidences? Et à quel point est-elle intégrée ?

E.B: Ces ressortissants n’ont pas certes la nationalité marocaine, mais ils sont très attachés au Maroc. Ils se considèrent comme étant marocains et le réclament dans les détails quotidiens de leur vie. Aujourd’hui, aux États-Unis ou ailleurs, si tu t’invites chez une famille juive marocaine tu sauras à quel point le Maroc est présent dans l’esprit de cette communauté : les traditions, la cuisine, les meubles et dans la manière avec laquelle ces Marocains évoquent le pays, etc. 

Ceci dit, les juifs marocains ont depuis des décennies su réussir leur intégration dans les pays de résidence, notamment les États-Unis. À l’instar de David Levy Yulee, inconnu au Maroc, mais une référence dans l’histoire des États-Unis depuis la fin du 19e siècle. David Levy Yulee, membre du Parti démocrate, était le premier citoyen juif élu au Sénat et dernier représentant au Congrès du territoire de Floride. Il est Marocain d’origine, de son père Moses Elias Lévy et malheureusement inconnu chez nous. 

2M.ma: La position catégorique de Feu Mohammed V protégeant les juifs marocains contre les lois de Vichy a marqué l’histoire du royaume. Pourquoi ce souvenir est-il toujours gravé dans les mémoires ?

E.B: Feu Mohammed V était précurseur en matière de coexistence entre musulmans et juifs marocains.Il considérait les deux communautés comme étant des sujets au même pied d'égalité. Son opposition aux lois de Vichy s'inscrivait ainsi dans cette logique. Mohammed V a pris position en assumant son rôle de commandeur des croyants en dépit des limites imposées sur ses prérogatives à cause du protectorat.

Un télégramme récupéré par Haim Zafrani en 1985 dans les archives du Quai d’Orsay donne un exemple sur cette position très courageuse de SM Mohammed V. Ce document officiel intitulé « Dissidence » a été signé le 24 mai 1941 par René Touraine, un fonctionnaire en service à la résidence française du Gouvernement de Vichy à Rabat.

Dans ce document, Touraine mentionne que Mohammed V refusait d’appliquer les lois de Vichy au Maroc, arguant de ce qu’il n’avait ni juif ni musulman comme sujet, mais seulement des sujets marocains. Le message du télégramme était le suivant : « des sources dignes de foi nous ont informés que les relations entre le Sultan du Maroc et les autorités françaises sont devenues beaucoup plus tendues le jour où la Résidence a mis en application le décret portant sur les mesures contre les Juifs malgré la ferme opposition du Sultan. Le Sultan refusait de faire la différence entre son peuple loyal et s’offusquait de voir son autorité bafouée par les autorités françaises.»

Le Sultan a attendu la fête du trône pour annoncer publiquement qu’il interdisait ces mesures contre les Juifs. Et comment ! À cette occasion, offrait généralement un banquet auquel participaient les représentants français et de hautes personnalités marocaines. Pour la première fois, il a invité au banquet des représentants de la communauté juive qui étaient assis à côté des responsables français. Il a déclaré aux responsables français, qui ont été surpris par la présence de Juifs lors de cette réunion, « Je n’approuve pas du tout les nouvelles lois anti-juives et je refuse de m’associer à une mesure que je désapprouve. Je tiens à vous informer que comme par le passé, les Juifs restent sous ma protection et je refuse qu’une distinction soit faite entre mes sujets. »

Cette position historique de par sa symbolique, mais également la sensibilité du contexte durant laquelle elle a été exprimée explique l’attachement des juifs marocains partout où ils sont à SM Mohammed V, d’ailleurs en Israël par exemple sa photo est présente dans presque tous les domiciles marocains là-bas.

Il faut savoir aussi qu’avant que Vichy ne prenne le pouvoir au Maroc, le pays avait ouvert ses portes aux Juifs fuyant les nazis et leurs alliés. À partir du moment où les nazis sont arrivés au pouvoir en Allemagne en 1933 et jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Juifs européens qui ont fui les nazis ont été autorisés à entrer au Maroc et à s’installer surtout à Tanger, qui avait le statut de ville internationale. À titre d’exemple, la famille Riechman est venue de Hongrie et s’est installée à Tanger dès la fin des années 1930 jusqu’en 1950, avant d’immigrer au Canada.

De nombreux enfants et adultes ont pu entrer à Tanger, notamment grâce à quelques diplomates internationaux, comme l’Américain J. Rives Childs, qui avait aidé 500 Juifs de Hongrie à entrer à Tanger . Dans d’autres régions du Maroc durant la Seconde Guerre mondiale, le Gouvernement de Vichy appliquait des mesures sévères contre les Juifs. Par exemple, les Juifs marocains n’étaient pas autorisés à vivre dans la partie européenne de la ville, mais devaient plutôt retourner vivre dans le quartier juif surpeuplé (Mellah) de la vieille ville. En outre, de nombreux élèves ont été forcés de quitter les écoles françaises, et des quotas ont été institués pour les Juifs, limitant leur nombre à un maximum de 10 % dans les lycées et 3 % dans les universités. Les portes de nombreuses professions leur étaient également fermées et leurs biens étaient identifiés et inscrits sur une liste spéciale.

Alors que le Gouvernement de Vichy appliquait une politique de discrimination visible et intentionnelle envers les Juifs, les musulmans étaient également victimes de discrimination de différentes façons. Les autochtones marocains étaient traités différemment de l’élite européenne dirigeante, ce qui a davantage renforcé leur solidarité envers les Juifs. On comprend donc que les juifs comme les musulmans marocains étaient concernés par la cause d’indépendance défendue par Feu Mohammed V.

2M.ma: Et donc Feu Hassan II et SM le Roi Mohammed VI se sont naturellement inscrit dans un esprit de continuité et de consolidation de cette relation entre la monarchie et juifs marocains ?

E.M: Évidemment. Ce n’est pas pour rien qu’un timbre est sorti il y a peu de temps portant la photo de SM Hassan II outre une place baptisée à son honneur en Israël. Feu Hassan II avait l’intuition de gagner l’amour des Palestiniens et des juifs marocains Israël à la fois, vu son rôle de précurseur dans le processus de paix entre les deux parties. D’ailleurs ces appels de paix sont aujourd’hui mis en avant dans la gestion du conflit.

SM le Roi Mohammed VI, lui, a marqué son époque par la restauration et la préservation des lieux cultes juifs au Maroc et son insistance dans plusieurs discours sur la place primordiale des juifs marocains dans notre pays. D’ailleurs outre les quartiers et lieux restaurés au Maroc, SM le Roi s’est chargé également de la réhabilitation d’un cimetière israélite au Cap Vert.

2M.ma: Beaucoup de figures juives ont marqué l’histoire du Maroc dont ne les voit pas sur les noms de ruelles, les places ou les boulevards. Pourquoi n'ont-il pas la reconnaissance qu'ils méritent?  

E.B: C’est triste et révélateur de beaucoup de choses.  Sa Majesté a lancé cette initiative au Mellah de Marrakech, toutes les ruelles et places là-bas portent les noms de figures juives, malheureusement les élus locaux ne suivent point SM dans son rythme et manquent de courage pour aller de l’avant. Il n’y a aucune raison aujourd'hui de bloquer à ce niveau, alors que le signal de SM était clair et courageux. 

2M.ma: Que faut-il faire donc aujourd’hui pour préserver la mémoire juive au Maroc ?

E.B: Dans les programmes d’éducation et d’enseignement par exemple on ne voit aucune trace du patrimoine juif. C’est anormal à mon avis. L’héritage juif est un atout que nous devons transmettre aujourd’hui à nos enfants. Notre diversité fait notre force. Des traditions, des coutumes et certaines fêtes religieuses juives doivent bénéficier de promotion afin que les générations futures puissent connaître cette partie prenante de l’identité marocaine. La Mimouna, nom que porte notre association, est par exemple une fête juive marocaine qui peut devenir une journée nationale partagée avec la communauté musulmane. L'Etat a un rôle important à jouer dans ce sens. 

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